mardi 04 novembre 2008, 21:02
Obama : l'album de famille
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JOELLE SMETS
« I have a dream Je fais le rêve que mes quatre jeunes enfants vivront un jour dans une nation où ils ne seront pas jugés pour la couleur de leur peau, mais pour leur personnalité. Je fais ce rêve aujourd'hui ! » clamait Martin Luther King le 28 août 1963.
Quarante-cinq ans plus tard, le rêve est en passe de devenir réalité. En tête de tous les sondages depuis des semaines, Barack Obama ne semble pas jugé sur la couleur de sa peau mais plébiscité pour sa personnalité charismatique un mélange de John Fitzgerald Kennedy et Martin Luther King et sa vision politique, économique et sociale de l'Amérique. Dans quelques jours, il devrait devenir président, le premier président noir des États-Unis. Une révolution pour l'Amérique et une victoire pour le jeune Barry qui évoquait dans son autobiographie écrite en 1995 Les rêves de mon père « la peur constante et paralysante de n'appartenir à aucun groupe ». Il devrait bientôt appartenir à tous et entrer dans la légende.
« Un père noir comme le goudron et une mère blanche comme le lait »
Retour en arrière sur un destin déjà mythique qui fut marqué tout à la fois par le déchirement et l'appartenance à deux cultures. Tout a commencé à Honolulu en 1959 quand ses parents se rencontrent sur le campus de l'université d'Hawaï. Barack Obama senior, inscrit à la faculté d'économie, est le premier étudiant africain de l'université. Il vient du petit village d'Alego sur les bords du lac Victoria au Kenya où il est né 23 ans plus tôt. Berger des troupeaux de son père, un guérisseur et fermier important, l'enfant va à l'école de l'administration britannique coloniale. Il s'y montre si bon élève qu'il obtient une bourse pour aller à Nairobi. Dans la capitale, il est sélectionné par des responsables nationaux et sponsors américains pour partir aux Etats-Unis apprendre les technologies occidentales. Le choix est bon car Barack senior se révèle brillant, obtenant les meilleures notes de sa promotion.
À un cours de russe, Barack senior rencontre une jeune fille timide âgée de 18 ans. Ann Dunham appartient à une autre faculté, celle d'anthropologie, et à une autre culture. Elle est blanche et issue d'une famille catholique. Aussi différents soient les jeunes gens « Mon père était noir comme le goudron et ma mère blanche comme le lait » écrit Obama dans Les rêves de mon père , Barack Senior et Ann se plaisent. Sensible à la culture africaine depuis qu'elle a vu le film de Marcel Camus Orfeu Negro, la jeune fille tombe sous le charme de cet homme séduisant qui parle avec passion de l'Afrique, de l'indépendance et des temps nouveaux.
En dépit des légères réticences des parents d'Ann et de la colère du père de Barack senior, les jeunes gens se marient en 1960. Un an plus tard, le 4 août 1961, la jeune mariée met au monde un petit garçon et le prénomme Barack, ce qui en hébreu et en arabe signifie béni. Le nom d'Obama signifie lui « lance enflammée » en langue swahilie.
Mais la belle idylle prend rapidement fin. Parti se former à Harvard l'année suivante, Barack senior rentre ensuite au Kenya retrouver sa famille. Ann, qui ignore que son époux est déjà marié et père de deux enfants, demande le divorce pour « souffrances mentales » en 1963.
Le petit Barry a alors deux ans et l'enfant connaîtra peu son père, essentiellement par les récits élogieux qu'en font sa mère et ses grands-parents. Il apprendra ainsi que ce père a toujours fait face à tous les problèmes, qu'il est intelligent et que lui, le petit Bar, ressemble tant à ce grand absent. « Ton cerveau, ton caractère, c'est de lui que tu les tiens », lui dit Ann. Un beau jour de 1971, le paternel débarque à Hawaï. Blessé gravement lors d'un accident de voiture, Barack senior vient se faire soigner sur l'île et s'installe durant un mois chez son ancienne épouse et ses beaux-parents. À son fils de 10 ans médusé, il offre trois petites statuettes, esquisse des pas de danse tribale avant de se révéler autoritaire puis de disparaître à nouveau.
Ce père, aussi absent soit-il, marque l'enfant car il lui a donné cette couleur et cette culture qui le rendent différent et sa mort, survenue onze années plus tard en 1982, bouleverse le jeune homme.
Honnêteté, justice, indépendance de jugement comme principes d'éducation
Mais contrairement à ce qu'Ann Dunham a pu dire sur les ressemblances entre le père et son fils, Obama hérite des convictions de sa mère. Cette femme libre et voyageuse lui apprend l'engagement humanitaire. Comme il l'explique lui-même dans Les rêves de mon père, elle attache de l'importance aux valeurs de l'honnêteté, de la justice, la franchise, l'indépendance de jugement. C'est elle qui sensibilise son fils au problème racial, évoque les luttes pour l'égalité. C'est elle encore qui insiste sur l'effort, la volonté, la prise en charge par chacun de son destin et la formation. Quand elle emmène son fils en Indonésie, en 1967, pour habiter avec son second époux, le jeune étudiant indonésien Lolo Soetoro, elle estime que le niveau des écoles du pays n'est pas suffisant. Elle commande des cours par correspondance pour travailler tous les jours avec son fils avant l'école. À 4 heures du matin 5 fois par semaine, elle entre dans la chambre de son fils, lui sert un copieux déjeuner et le force à étudier jusqu'à 7 heures et ce malgré les plaintes et les yeux qui se ferment. « Et moi, tu crois que ça m'enchante », assène-t-elle au fils mécontent.
Finalement après 4 années passées à Jakarta, Ann choisit de renvoyer Barry à Honolulu chez ses parents, Toots et Gramps. Elle l'inscrit dans la meilleure école privée de l'île, l'école Punahou, celle qui voit passer les enfants des familles les plus riches. Pourtant ni Ann ni ses parents n'ont les moyens de s'offrir un tel enseignement le grand-père est agent d'assurance-vie et la grand-mère est longtemps employée de banque avant de devenir vice-présidente mais le jeune garçon âgé de 10 ans bénéficie d'une bourse d'études.
L'école est excellente mais pénible humainement ; elle se moque de ce jeune Barry qu'elle considère comme un noir, l'insulte et le traite de nègre, l'humilie. Dès le premier jour de classe, un élève pousse un cri de singe quand Barry précise le nom de la tribu à laquelle appartient son père. Le jeune Bar apprend ainsi à cacher ses émotions, ses peines et ses peurs. Heureusement il est bon élève et excellent basketteur.
Une adolescence difficile
Mais ni les bons résultats scolaires, ni le sport, ni l'affection de sa famille ses grands-parents et sa mère qui avec son deuxième enfant, la petite Maya qu'elle a eue avec son deuxième époux, revient vivre un temps à Honolulu après son divorce n'empêchent une crise d'adolescence sérieuse. Barry s'interroge sur son identité, souffre d'être un jeune noir plongé dans un monde de blancs. Il se demande ce que c'est qu'être blanc et être noir, s'il faut opposer les deux communautés comme le font certains copains noirs de l'équipe de basket de l'école Punaho et mépriser les blancs. Mal dans sa peau de noir éduqué par une famille blanche aimante, il touche aux cigarettes, à l'alcool, aux drogues.
« J'ai appris à passer de mon monde noir à mon monde blanc. Conscient que chacun d'eux possédait son langage, ses coutumes et ses signes, convaincu qu'il suffisait d'un effort de traduction de ma part pour qu'ils se rejoignent », écrit-il.
les applaudissements me font vibrer
Après l'école, à 18 ans Barry s'inscrit à l'Occidental College de Los Angeles et à la bibliothèque, il rencontre une jeune étudiante noire, Regina, qui l'aidera à accepter son prénom africain et son identité. « Ça t'embête si je t'appelle Barack », demande-t-elle après une après-midi passée ensemble. Grâce à elle, Barack commence à se sentir plus fort, plus lui-même. Pour elle aussi, il improvise en pleine fête étudiante un discours sur l'apartheid qui sévit en Afrique du Sud tout en jurant après celui-ci qu'il ne prendra plus jamais la parole en public. « Les grands mots ne changent rien. Alors pourquoi est-ce que je fais semblant du contraire. Je vais te le dire ; c'est parce que cela me donne de l'importance à mes yeux. Parce que j'aime les applaudissements. Ca me fait gentiment vibrer pour pas cher. Voilà. » dit-il à son amie Regina.
Mais ce discours contre le racisme sud-africain, Barack ne voudra pas le réitérer. Le jeune homme veut prendre distance par rapport à cet engagement pour la cause noire et se rend compte, comme il le dit, que « mon identité ne pouvait pas s'arrêter à ma race ».
Après deux ans en Californie, il part pour New York et s'inscrit à l'Université de Columbia dans la faculté de sciences politiques et relations internationales sans savoir pourtant ce qu'il veut faire de sa vie. Son diplôme en poche, il doit travailler pour rembourser les prêts qui lui ont permis d'étudier et rentre comme assistant de recherche dans une société de conseil financier pour multinationales à Chicago. Mais il n'aime pas ce travail lucratif et ne pense qu'à s'investir dans des projets sociaux.
Travailleur social dans les ghettos
Un an plus tard, en 1984, il abandonne cette carrière prometteuse et choisit de travailler comme animateur social dans le quartier noir défavorisé de Bronzeville pour 800 dollars par mois. Il tache d'aider les gens du quartier à s'organiser pour la défense de leurs intérêts, le désamiantage des logements sociaux, l'ouverture de bureaux d'embauche, la délinquance juvénile. C'est à ce moment que Barack Obama qui a rencontré sa demi-sur kenyane Auma, décide de découvrir le Kenya et séjourne durant quelques semaines dans le pays de son père. À ce moment-là aussi, il découvre l'église et se lie d'amitié avec le pasteur Jeremiah Wright. Obama qui avait été élevé sans religion ni sa mère, ni son père ne sont croyants se convertit alors au christianisme.
Trois ans plus tard, Obama s'inscrit à la faculté de droit de Harvard dont il sort diplômé magna cum laude. Il devient ensuite professeur de droit constitutionnel à l'université de Chicago, dirige la prestigieuse revue Harvard Law Review et travaille dans un cabinet juridique. C'est là qu'il rencontre Michelle Robinson, qui deviendra son épouse en 1992 et participera à son destin.
Jeune avocate brillante, Michelle s'est investie en politique. Membre du Parti démocrate local et proche du maire de Chicago, elle va pousser son époux dans l'arène politique avec le résultat que l'on sait. Sa carrière d'abord locale devient nationale quand en 2002, il refuse de cautionner les explications de Bush concernant l'invasion de l'Irak. Deux ans plus tard, il est la vedette de la Convention démocrate car il fait un discours très remarqué lors de l'investiture de John Kerry aux élections présidentielles. Il y parle déjà de son rêve d'une Amérique généreuse, appelle à l'unité du pays et dénonce l'extrémisme de Bush. Et, le 5 janvier 2005, il prête serment comme sénateur démocrate de l'Illinois et devient le seul Afro-américain à siéger au Sénat des Etats-Unis (et le cinquième de l'histoire). Deviendra-t-il le premier président noir ?
Les rêves de mon père, écrit par Barack Obama en 1995 est traduit en français et paru aux éditions Presses de la cité.
Obama, le nouveau rêve américain écrit par Martin Even est paru aux éditions Fayard.

