mercredi 12 novembre 2008, 16:48

Canapés chinois empoisonnés : l’enquête

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  • L’une des victimes belges traitées à l’UCL. © DR
Un produit chimique antifongique provoque des allergies très graves. Au moins 7 cas de victimes belges sont déjà recensés. Le SPF Economie ouvre une enquête

BENOIT FRANCHIMONT


Le Service Public Fédéral Economie a ouvert, mercredi, une enquête concernant le scandale des canapés chinois empoisonnés. Cette enquête fait suite à la publication dans Le Soir Magazine et dans Sud Presse des premiers témoignages de victimes belges.

Après le lait contaminé à la mélamine et les jouets dangereux, voici les chaussures et les fauteuils chinois empoisonnés, provoquant allergies et eczéma ! Le dossier n’est pas neuf, mais il commence à inquiéter sérieusement des médecins belges. L’affaire a éclaté au printemps dernier en Grande-Bretagne et en Scandinavie, avant de défrayer la chronique en France. Aujourd’hui, avec l’apparition des premières victimes chez nous (au moins sept actuellement), elle mobilise les dermatologues belges, en première ligne. Le 15 novembre prochain, la Société royale belge de Dermatologie adressera à ses membres une communication officielle, les informant du problème.

Des cas d’allergie et d’eczéma graves sont signalés depuis plusieurs mois en Europe occidentale à cause de fauteuils, mais aussi de chaussures (lire aussi notre dossier dans Le Soir magazine de ce mercredi 12 décembre), fabriqués en Chine et importés par bateau. La raison ? Des fabricants ont utilisé, en trop forte dose, un produit chimique antifongique, le diméthylfumarate, destiné à éviter les moisissures du cuir ou du similicuir lors du transport en bateau. Les Chinois, et singulièrement le fabricant de canapés Linkwise, ont employé des doses très importantes de ce produit chimique, qui a contaminé les marchandises. Des petits sachets de diméthylfumarate ont été disposés à l’intérieur des fauteuils, mais le produit chimique a aussi été répandu en grande quantité dans les containers des bateaux, finissant pas imprégner durablement les objets transportés. Or le diméthylfumarate provoque, au contact de la peau, des allergies graves, qui se traduisent par des démangeaisons voire des brûlures.

L’épidémie s’est étendue en Grande-Bretagne, avec 1500 personnes atteintes, puis en Scandinavie, avec autant de cas environ. En France, au moins 400 clients de la société Conforama ont produit un certificat médical attestant de problèmes liés à l’utilisation de fauteuils chinois Linkwise, vendus par la chaîne française de magasins d’ameublement. Plusieurs victimes françaises ont été hospitalisées pour des brûlures graves aux jambes, au cou, au dos, mais il a fallu du temps avant que les dermatologues français ne fassent le lien avec les fauteuils empoisonnés. De nombreux patients ont été soignés pour des affections sans lien avec l’allergie. En Champagne, on cite ainsi le cas d’un homme qui a subi 69 séances de chimiothérapie pour un cancer de la peau qui n’existait pas (lire les témoignages dans Le Soir magazine) ! Conforama a retiré les fauteuils incriminés de la vente, envoyé une lettre à 47 000 clients potentiellement concernés et promis une indemnisation via son assureur.

En Belgique, les cas d’allergies aux fauteuils chinois en cuir et similicuir ne sont pas centralisés. Combien sont-ils ? « Difficile de le savoir, il n’y a effectivement aucune base de données sur le sujet, ni d’ailleurs de système d’alerte », commente le Dr Dominique Tennstedt, dermatologue aux Cliniques universitaires Saint-Luc à Bruxelles, où cinq victimes des fauteuils chinois ont été traitées. « Nous disposons d’un test spécifique qui nous permet d’affirmer que ces patients ont bien été victimes de cette allergie au diméthylfumarate contenu dans les fauteuils », ajoute le Dr Tennstedt. Un autre cas avéré est traité par les dermatologues du CHU de Liège. « Il s’agit d’un patient français qui a récemment déménagé en Belgique », explique le Dr Dezfoulian, du CHU de Liège. Un autre cas a été recensé en Flandre. Et une série d’autres patients, atteints d’allergies semblables, sont en ce moment testés. À la KUL, les médecins enquêtent également sur deux cas sérieux, présentant les mêmes symptômes, mais qui n’ont pu être diagnostiqués à temps. Ces deux patients, atteints par des démangeaisons terribles, se sont suicidés, sans que le lien ou l’absence de lien avec un fauteuil ne soit établi.

« Les allergies aux fauteuils chinois se présentent sous forme de grands placards rougeâtres, aux limites diffuses, et se retrouvent dans le dos, le creux des jambes, le cou. L’allergie ne se déclenche pas à tous les coups, et peut atteindre un membre de la famille et pas un autre. On constate l’apparition des symptômes souvent deux ou trois mois après l’achat du fauteuil », précise le Dr Tennstedt. Le traitement passe par l’administration de corticoïdes, par voie orale ou application de pommades. Il faut aussi se débarrasser illico de son fauteuil.

Quels magasins ?

Les fauteuils chinois liés aux cas traités dans les hôpitaux belges ont été écoulés dans différents magasins de meubles, notamment dans la région de Nivelles et de Gembloux. Faute d’une enquête officielle (lire aussi plus loin), les autorités belges sont incapables aujourd’hui de dresser la liste des marques ou des importateurs concernés. Nous avons retrouvé deux de ces magasins, où la direction nie toute responsabilité et affirme jouer la transparence. « J’ai vendu un millier de ces salons et c’est la seule plainte que j’ai ! », commente le patron de l’une des enseignes. « J’ai contacté le dermatologue de l’UCL qui soigne la dame en question. Nous voulons collaborer, nous avons envoyé à l’UCL nos sachets de produits et rien ne prouve que nos fauteuils sont concernés. N’y a-t-il pas un effet de panique lié à la situation en France ? En Belgique, une centaine de milliers de salons chinois sont vendus chaque année. Et les sept cas d’allergies que vous me citez, cela me paraît infime. » Même son de cloche dans l’autre magasin concerné : « Oui, nos salons viennent de Chine. Je n’ai eu qu’une seule plainte. Nous avons échangé le salon en question auprès du client. Le fabricant a envoyé le canapé pour analyse en Hollande et rien n’a été découvert ! » Si les vendeurs belges démentent toute responsabilité, le test médical est clair : les

victimes belges ont bel et bien développé une allergie au diméthylfumarate.

Quels sachets ?

Les sachets de diméthylfumarate sont le plus souvent de teinte blanche, mesurant quelques centimètres de côté, renfermant de la poudre. « Ils portent souvent la mention “anti mould”, c’est-à-dire anti moisissure en anglais. Ils ressemblent à d’autres petits sachets que l’on retrouve plus régulièrement dans des vêtements ou des boîtes d’appareils photos, par exemple. Ces sachets-là contiennent du silicate, destiné à assécher. Les sachets de silicate ne sont pas dangereux », explique encore le Dr Marie Baeck, dermatologue aux Cliniques universitaires Saint-Luc. Le 15 novembre, à l’occasion de la réunion des membres de la Société royale belge de Dermatologie, le Dr Baeck communiquera à ses collègues les détails du dossier des fauteuils chinois. « Il y a encore un manque d’informations auprès des dermatologues, certains peuvent encore ne pas être au courant de ce problème et manquer des diagnostics », explique le Dr Baeck.

En France, une bonne information des dermatologues a permis en définitive de traiter efficacement de nombreux cas. « Je rentre d’un congrès de dermato-allergologues à Angers, où le sujet a été abordé », ajoute le Dr Tennstedt. « La question a été posée aux 450 médecins présents : avez-vous vu dans votre patientèle des cas d’allergies aux fauteuils chinois ? Un bon tiers des médecins ont répondu oui. Cela montre que le problème est particulièrement étendu. »

 

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